À chaque collection, c’est le même ballet. Brodeuses, plumassières, couturières, finisseuses,… Pour absorber le pic brutal d’activité qu’implique la création d’une nouvelle collection, les maisons poussent leurs murs pour accueillir du renfort.

Et c’est alors que la magie opère.

Les artisanes viennent se greffer aux équipes existantes et tout le monde travaille main dans la main pour sortir les modèles dans les temps. Brodeuses freelances et intérimaires se fondent dans le décor. Toutes font preuve d’une adaptabilité remarquable et s’installent à leur métier comme si elles faisaient partie des maisons.

Il faut rapidement comprendre le modèle sur lequel la cheffe d’atelier nous fait travailler, composer avec ses voisines de métier que l’on ne connaît pas toujours. Lorsque l’on brode, faire fondre notre travail dans la masse, vérifier qu’on ne distingue pas différentes “mains” sur l’ouvrage. S’adapter aux documents techniques transmis, les comprendre rapidement et avoir l’œil pour signaler une anomalie si besoin. Les plus expérimentées proposeront peut-être d’optimiser du temps en adoptant telle ou telle technique.

Les brodeuses arrivées en renfort ont été prévenues la veille, parfois le matin même. Quelques heures plus tard, les voilà penchées au-dessus d’un dos de robe, appliquées à donner le meilleur de leur savoir-faire pour une pièce qu’elles ne verront terminée qu’en photo ou en vidéo le plus souvent.

Missions imprévisibles : flexibilité et adaptabilité indispensables

La particularité de ces missions réside dans leur imprévisibilité. Il faut faire preuve de flexibilité et de résilience : nous savons rarement quand une mission se présentera, ni combien de temps elle durera. Les maisons utilisent la fameuse période de souplesse des contrats d’intérim pour écourter ou prolonger les missions au gré de leurs besoins, tandis que les freelances se retrouvent à jouer à « devine combien de temps je vais rester » avec les cheffes d’atelier.

Ce flou artistique peut être inconfortable, car nous aspirons toutes – à différents niveaux – à plus de visibilité et de stabilité. Accepter le caractère imprévisible et éphémère des missions est une étape essentielle pour toute brodeuse qui travaille en renfort en atelier, car cette instabilité fait partie de notre quotidien.

Notre flexibilité et notre capacité d’adaptation sont des ressources essentielles à cette industrie qui nous sollicite pour répondre à un accroissement d’activité qui, s’il est certes prévisible (le calendrier de la mode est établi 6 à 12 mois à l’avance), reste difficilement quantifiable.

Notre engagement pour l’excellence, malgré notre passage furtif dans les maisons

Je ne parlerai pas ici de dévotion, ni de métier-passion, mais de professionnalisme. Loin de romantiser notre métier, je voudrais nous rappeler (oui, à nous !) combien notre expertise, notre rigueur et nos savoir-faire sont précieux pour toutes ces maisons qui font appel à nous. Nos passages dans leurs ateliers sont éphémères, pourtant notre engagement envers la qualité de notre travail reste entier. Au même titre que les équipes permanentes, nous sommes tournées vers l’excellence.

J’ai vu des modèles intégralement confectionnés ou terminés par des équipes de brodeuses en renfort. Cela arrive quand les maisons n’ont pas (ou pas assez) de brodeuses en interne ou lorsque les compteurs d’heures des travailleuses fixes sont arrivées à leur limite (rappelons que le code du Travail et la convention collective nationale de la couture parisienne et des autres métiers de la mode encadrent le temps de travail des salariés).

Tu me diras : “Mais évidemment que nous donnons le meilleur de nous : notre place en dépend !”

Je te répondrai : “Quelle place ?”

Un marché du travail concurrentiel marqué par l’incertitude

Selon un rapport d’information sur l’impact de la crise de la covid-19 et les nouvelles mutations du secteur des métiers d’excellence et métiers d’art déposé à l’Assemblée Nationale en 2022, le nombre d’entreprises métiers d’art a progressé de plus de 33 % depuis 2005. Et devine quoi ? 66% de ces entreprises sont des micro-entreprises. C’est nous ! (Enfin pas que nous, évidemment.)

Les métiers d’arts attirent de nouvelles recrues chaque année, sorties d’école ou issues de reconversion. Le marché du travail est concurrentiel.

Alors forcément, lorsqu’on débarque dans un atelier, on donne le meilleur pour mettre toutes les chances de notre côté pour être rappelée par la maison ou l’agence. Mais on sait aussi qu’il suffit d’être indisponible une fois pour être “remplacée” par une consœur. Il nous faut alors du sang-froid, de la patience et se souvenir, comme le dit un grand sage, que la roue tourne va vite tourner.

Un rôle essentiel pour la réussite des collections

Malgré cette instabilité, par professionnalisme et par amour de nos métiers, nous sommes guidées par la même exigence à chaque mission. Le même soin du geste, la même attention au détail, la même responsabilité envers la pièce qui passe entre nos mains, même brièvement.

Il y a dans ces renforts une part essentielle de la fabrication des collections. Nous faisons partie intégrante de ce système — et pourtant, nos situations professionnelles restent précaires.

Ce déséquilibre ne devrait pas être une fatalité. C’est une réalité qu’il faut nommer.

Et prendre conscience de la place de notre travail dans cet écosystème est primordial pour valoriser et défendre l’importance de nos activités.

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