Aïe aïe aïe… J’en ai vu friser des moustaches de brodeuses échauffées par le caractère imprévisible des missions en atelier pour les collections ! Le calendrier de la mode est pourtant établi 6 à 12 mois à l’avance non ?! Alors comment se fait-il qu’on nous booke systématiquement à la dernière minute ?!

Mesdames les brodeuses, je vous propose ici des éléments de réponse pour gagner en sérénité et mieux vivre cette imprédictibilité…

Quelques rappels essentiels…

Des cycles très courts

La plupart des maisons de couture suivent un rythme de collection effréné. Chanel, par exemple, compte 7 collections par an, rien que pour la femme. Si on enlève l’équivalent d’un mois de vacances, ça fait une collection toutes les 7 semaines ! Les ateliers doivent s’adapter à ces délais serrés et travailler dans l’urgence.

Créer un vêtement est un processus long

Rappelons également que dans le déroulé du développement et de la confection d’une collection de grandes maisons, nous (les brodeuses) intervenons à la fin, juste avant nos chères consœurs les couturières et mécaniciennes qui monteront ensuite la pièce.

  • Si on part de la création, il y a d’abord eu un travail du studio autour de thèmes donnés par le·la directrice artistique (dessins, maquettes, échantillons, choix des couleurs, des matières)
  • S’en suivent des allers-retours entre le studio et les ateliers pour ajuster les volumes, créer les silhouettes, choisir d’apposer tel échantillon brodé sur telle pièce
  • Pendant ce temps là, d’autres s’activent pour commander les matières et les fournitures pour approvisionner leurs ateliers
  • Les fournisseurs se démènent pour produire les quantités de tissus et les livrer à temps
  • Tiens ! le·la directrice artistique a changé d’avis, retournez à la case départ sans toucher 20.000 francs. Panique dans la maison, branle-bas de combat, on efface tout et on recommence : “C’est dommage ça faisait 3 mois qu’on travaillait dessus…”.

Tu l’auras compris les étapes sont nombreuses, les interlocuteurs aussi. Ce sont autant de potentiels ratés, imprévus et retards difficiles à anticiper et à quantifier…

This is Couture baby !

D’autre part, broder pendant les collections n’est pas broder pour une production.

Une collection se construit au fur et à mesure de sa confection. C’est une création chorale, une série de premières fois où chaque expertise est mobilisée dans une exploration tournée vers le beau et l’inédit.

L’expérience est à la fois excitante mais aussi chancelante et parfois tumultueuse. Travailler dans ces conditions demande une adaptation constante et vient challenger notre tolérance à l’inattendu. Cela demande des nerfs solides et une bonne endurance car si une broderie peut toujours être modifiée ou défaite, son temps de réalisation n’est pas toujours compressible.

Palme d’or de la désorganisation

N’ayons pas peur des mots, notre secteur souffre également d’un mal qui lui coûte beaucoup de temps (d’argent !) et abîme nombre de ses travailleur·euses : un sérieux manque d’organisation. On peut faire quelques hypothèses à ce sujet.

Un système pyramidal

Même si l’horizontalité et les modèles de management collaboratifs gagnent du terrain dans d’autres secteurs, ils restent encore très éloignés du fonctionnement traditionnel des maisons de mode et des ateliers. Le pouvoir est entre les mains du·de la directeur·ice artistique dont les décisions sont rarement discutées par les équipes – conséquence d’un culte du génie créateur historiquement très ancré dans la mode. Cela a tendance à fragiliser les organisations de travail qui reposent alors sur les décisions de peu, voire d’une personne.

“Appelez moi votre manager.”

Plusieurs travaux en sociologie du travail et en management montrent que, dans les industries créatives (mode, cinéma, publicité, design), les promotions reposent souvent sur la réputation créative ou technique, et non sur des compétences de gestion.

Les postes clés (direction de studio, direction artistique, parfois direction de collection) sont alors souvent confiés à des personnes reconnues pour leur talent créatif, leur connaissance du produit ou l’excellence de leur technique. Ce modèle de promotion occasionne parfois un décalage avec les compétences nécessaires pour gérer des équipes : sens de la communication et de l’écoute, capacité à prendre des décisions, sens de l’organisation, gestion du stress et des conflits, etc.

D’autre part, la mode et le luxe sont des industries qui brassent beaucoup d’argent. Ajoutez à cela, l’appât du prestige et de la reconnaissance sociale quand on travaille pour ces secteurs, la potentielle exposition médiatique, la compétitivité du marché du travail… Tous ces éléments créent un environnement sous forte pression, qui peut favoriser des comportements autoritaires ou des dynamiques de travail toxiques. Pas les meilleures conditions pour une organisation fluide !

Tout pour le Beau

Dormir sous son métier pour ne pas “perdre de temps”, enchaîner 48 heures de travail sans se reposer, ou travailler dix jours d’affilée à l’approche d’un défilé… Ces situations de dévotion totale existent. Elles circulent, se racontent, parfois même avec une forme de fierté.

Elles sont rendues possibles par notre statut freelance qui n’est encadré par aucune convention collective (ni même par le code du Travail soit dit en passant). Mais ce serait une erreur de croire que le problème est né avec lui. Ces pratiques s’inscrivent dans une culture bien plus ancienne : des générations de brodeuses en CDD ou CDI enchaînaient déjà les journées de 15 heures, parfois 24 heures d’affilée, ou sept jours consécutifs à plus de 12 heures par jour. Là où l’inspection du travail a fait des passages, les conditions se sont progressivement régulées. Le statut freelance, lui, a simplement permis à cette tradition de « bosser comme des folles » de se perpétuer, dans l’angle mort de tout contrôle.

Mais elles sont aussi le symptôme d’un système désorganisé, où l’urgence devient la norme et créé ces histoires extraordinaires. Un sentiment d’appartenance en découle : celui d’avoir le privilège d’évoluer dans ce monde. Ces situations de crises ne devraient pas être les standards implicites du métier ni un étalon de reconnaissance.

Ces récits méritent d’être questionnés car derrière ces “exploits” se cachent des corps qui s’usent et un rapport au travail déséquilibré.

Bon, mais alors, qu’est-ce qu’on fait maintenant qu’on a dit tout ça ? Comment naviguer dans ce système sans se faire engloutir ou le subir ?

Accepter… ou simplement refuser !

S’indigner.

Oooooh qu’elle fait du bien l’indignation sur le moment ! Qui n’a pas connu cette délectation de la plainte… Et en plus d’être libératrice, elle est fédératrice.

Sur le long terme, force est de constater que garder cette posture nous prend plus d’énergie qu’elle n’en génère. On maugrée, on peste intérieurement (ou collectivement) et on subit les conditions de travail.

Attention, dans certaines situations, manifester son mécontentement peut être constructif bien sûr. Pour ne pas subir cette colère et reprendre les rênes, je te recommande néanmoins de ne pas t’arrêter là et de passer à l’étape suivante.

Assumer et s’affirmer

Tu sais ce qui est encore plus libérateur que la plainte ? Se rappeler que nous sommes face à des choix.

C’en est trop pour toi ? Travailler dans le stress et l’incertitude constante te met en souffrance ? Merveilleux : tu viens de mettre le doigt sur ce dont tu ne veux pas. N’aies pas peur de l’assumer et de l’affirmer !

Si tu travailles avec une agence d’intérim, tu peux leur indiquer que tu ne souhaites pas être appelée pour des missions de dernière minute. Tu peux déjà anticiper que cela va indubitablement réduire tes sollicitations car il y a plus d’opportunité de last minute que de maisons qui s’organisent à l’avance.

Si tu es à ton compte, tu as plusieurs options.

Diversifier ses clients

En travaillant chez différents clients, tu augmentes tes possibilités de choisir avec qui tu as envie de travailler ! Toutes les maisons et ateliers ne fonctionnent pas de la même manière : certains d’entre eux sont plus organisés que d’autres. Certains ateliers indépendants – qui n’appartiennent pas à des grands groupes ou aux maisons – font parfois plus facilement face à certaines pressions et font tampons. Ils restent évidemment fortement liés aux maisons qui sous-traitent chez eux et s’inscrivent dans la machine “mode”.

Diversifier tes activités

La mode reste le marché le plus important en broderie, mais tu peux tout à fait diriger ton activité vers d’autres secteurs.

  • Certains ateliers de broderie ou artistes travaillent sur des projets de décoration intérieure ou développent des projets artistiques utilisant la broderie
  • La broderie en événementiel (pour les marques, à l’occasion du lancement d’un produit par exemple)
  • L’animation d’ateliers de broderie pour les particuliers ou les entreprises

Toutes ces pistes sont à explorer si tu souhaites diversifier ta pratique et être moins dépendante du secteur de la mode.

Comment trouver l’équilibre ?

La mode ne changera pas du jour au lendemain. Son rythme, ses tensions, ses paradoxes font partie de son ADN. Mais notre manière d’y prendre part, elle, peut évoluer.

À notre échelle individuelle, sans prétendre à une révolution, nous pouvons toutes poser nos limites, faire nos choix, tester des façons de travailler. Ces tentatives, qu’elles soient discrètes ou fermes, contribuent à redessiner les contours d’un métier que nous aimons et que nous souhaitons exercer sans le subir.

Il ne s’agit pas de quitter le navire, ni de renoncer à l’excitation, à la beauté, à la fierté que ce métier peut offrir. Mais plutôt de créer et trouver une place où nous nous sentons respectées et maîtresses de nos choix.

Certaines continueront à naviguer dans l’intensité des collections, d’autres chercheront davantage de stabilité, beaucoup feront des allers-retours entre les deux. Il n’y a pas une seule bonne manière de faire, seulement des équilibres à construire.

Et peut-être que, petit à petit, en cessant de glorifier les histoires issues de la désorganisation et en valorisant d’autres récits, quelque chose se déplacera… Pour le voir, il nous faut savoir durer !

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